Date de publication : 29.12.2021
Publié par : Fistula Group
Catégorie : Blog
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Hiver 2020, la montagne est enneigée, le ciel pur, parfois d’un bleu métal, énergisant. Je m’entraîne beaucoup, des dénivelés en ski de randonnée, des Salève jusqu’à 3 montées dans la journée avec mon fils Olivier avec lequel j’aime faire des courses de ski alpinisme, il a aussi toujours l’élastique prêt si je traîne trop dans certaines montées.

Entraînement aussi en chambre de sport à oxygène raréfié, pas mal aussi pour préparer les fibres musculaires à l’endurance. C’est que cette année toute la famille s’aligne à la Patrouille des Glaciers, mes enfants et moi partiront de Zermatt et Isabel mon épouse d’Arolla pour rejoindre Verbier. Trois patrouilles solidaires et volontaires. A Genève ma vie de chirurgien urologue ne me pèse pas particulièrement, sur ce plan là j’ai un entrainement continu de 30 ans.

Mais voilà la vie va basculer, le Covid 19 rentre dans la maison. Une de mes filles et mon épouse sont au lit. Moi j’évite, je suis prudent mais pas craintif. Je les laisse toutes les deux et je file le samedi 21 mars faire une montée de 1000 mètres en Valais avec notre chienne, la France est déjà confinée. Le temps de montée est un peu trop long sur ce parcours que je fais souvent. Le soir je redescends assez vite sur Genève car je sens un début de mal être. Le lendemain c’est le schéma classique, maux de tête, fièvre et toux. Alors 3 grands D, Dafalgan, Domicile et Dodo. Et après 6 jours je sens la fleur qui se fane et je dois être hospitalisé, spectre du 4ème D, Décès. Je me fais un selfie avec mon masque à oxygène aux soins intermédiaires et l’envoie à des amis avec « I will survive ». Mon épouse m’en a voulu car elle a commencé à devoir répondre à toutes les inquiétudes et incertitudes face à une nouvelle très vite propagée.

Peu de temps après, blackout total. J’étais intubé et plongé dans le coma. Sale coup. L’état hypnagosique, ce qu’on ressent dans la phase de l’endormissement, entre veille et sommeil, entre conscience et délire chamboule mes pensées. C’est l’entrée dans le tunnel, sans indication de sa longueur ni du lieu de sortie. Les poumons travaillent mal mais c’est le cerveau qui souffre et qui s’égare dans un monde fantasmagorique. Intéressant comme voyage dans les délires, dans les rêves qui s’incrustent dans d’autres rêves. N’ayant expérimenté dans ma vie que quelques herbes hallucinogènes lors de missions en Afghanistan ou de voyages au Népal, là j’étais vraiment servi. Pas des cauchemars mais des voyages tous empreints de l’environnement des soins intensifs. Alarmes constantes, surtout quand vous ne respirez pas assez, lumière toujours allumée, écrans multiples avec des signes lumineux incompréhensibles.

Et puis l’attente, beaucoup d’attente à l’intérieur des délires, noyade, angoisse de manquer d’air. Comment sortir de là. Les médecins essayent de vous réveiller, puis ça ne va pas alors ils vous replongent. Quand enfin la réalité reprend sur le rêve je comprends qu’on va pouvoir m’extuber mais qu’avant cela on devra me faire une trachéostomie. Ma famille est prévenue et je suis d’accord car il en va de ma survie. Mais j’ignorais la vie avec ce tube planté dans la trachée comme un bouquet d’épines. Malgré les douleurs, les fréquentes bouffées de chaleur, le permanent sentiment de soif et l’immobilité il faut se dire qu’on est chanceux d’être en vie et chanceux d’avoir un personnel dévoué, une famille et des amis en communion de pensée et de prière. Mais c’est dur.

Et un jour on vous ramène à la lumière, sortie des soins intensifs. Le ciel par-dessus le toit, cher à Verlaine, si bleu si calme. Du premier symptôme au premier lever seul, l’espace de 30 jours, deux semaines d’intubation, 12 jours de trach. Là je vais à la douche, j’enlève ma chemise de nuit face au miroir. Quelle tristesse. Philippe Lançon écrivait dans Le Lambeau « il n’est pas facile de remettre les deux pieds sur la rive des vivants, je devais imaginer une suite que mon corps et ma conscience refusaient. »

Quel manque similaire de perspective, mais pour moi la suite était simple. Sortir de là, remonter la pente avec le soutien de mon foyer. Pour la plupart d’entre nous cette « année Covid » a priorisé la valeur du foyer, c’est de là que par le mécanisme de soutien qui ramène la lumière, à la vie. Quelle expérience forte où le soignant que je suis est passé du côté des soignés, où mon corps fort est devenu chétif et fragile, où ma vie a côtoyé la mort.

Le parcours imposé par le processus de reconstruction est une initiation à l’humilité et au courage. On en sort grandi mais l’âme garde mémoire de ce que le corps a subi écrit François Cheng dans ses lettres autour de l’âme. En écoutant Boris Cyrulnik nous comprenons que la vie après la pandémie ne sera plus comme avant, nous renforcerons nos valeurs fondamentales telles que la solidarité mais aussi la responsabilité individuelle : veiller sur les autres et compter sur soi.

Nous devons apprendre à vivre avec l’incertitude mais la vie reste belle et il faut savoir la savourer intelligemment, Carpe diem.

Dr Charles Henry Rochat, Décembre 2021

Illustration tirée de
Memento Mori de Katharina von Flottow
livre édité par Till Shaap à Berne